Je n’achèterai pas le Kindle

George Orwell en rêvait, Amazon l’a fait. La semaine dernière la société américaine a supprimé les versions électroniques de deux des livres de l’auteur britannique —1984 et La Ferme des animaux— qui avaient été téléchargés sur des Kindle. Pour le malheur d’Amazon, cette « disparition » concerne deux  ouvrages emblématiques. Certains n’hésitent pas à dresser un parallèle avec le thème de 1984: les censeurs y font disparaître tous les articles gênants pour Big Brother en les incinérant dans des « trous de mémoire ». Le parallèle est peut-être forcé, mais…

Cette histoire pose d’innombrables interrogations, auxquelles il va falloir répondre si l’on veut que les supports électroniques se développent. Elles concernent au premier chef Amazon, mais aussi l’ensemble des acteurs des secteurs des médias et de la culture.

1 – Amazon

• le contrat [Licence agreement], que signe chaque utilisateur de Kindle est extrêmement restrictif. Outre, qu’il s’agit d’un système propriétaire, l’achat est destiné à un « usage personnel et non commercial ». Il est interdit par exemple, d’échanger, louer, sous-louer, etc. le « livre » numérique que l’on a acheté. En échange —si l’on peut dire— Amazon donne le droit de conserver sur son Kindle, « de manière permanente » une copie de l’œuvre achetée. C’est ce droit qui a été foulé aux pieds. Ceci va déclencher aux États-Unis une class action contre une décision « clairement illégale », comme l’explique Jay Edelson, de KamberEmelson, un cabinet américain de juristes. Continue reading

La fin des journaux : le très très sombre tableau de Bernard Poulet

la_fin_des_journaux2L’optimisme n’est pas ce qui caractérise La fin des journaux et l’avenir de l’information. Son auteur, Bernard Poulet, actuellement rédacteur en chef de L’Expansion, s’empare de ce « débat interdit » que serait, selon lui, « la question de la disparition de la presse écrite d’information », en France. 

Ce livre est la prolongation d’un travail engagé avec Vincent Giret [actuel directeur de la rédaction de France 24], qui avait fait l’objet d’un texte paru dans le numéro de janvier/février 2008 de la revue Le Débat. Il s’est enrichi en un an d’une solide compilation de chiffres et statistiques et de quelques idées d’évolution à venir puisées à l’occasion du Congrès mondial des journaux (World Editors Forum), qui s’est tenu à Göteborg (Suède) en juin 2008. On l’aura  compris l’intérêt de La Fin des journaux tient essentiellement au tableau synthétique qu’il offre sur l’état calamiteux de la presse.

« Le modèle économique de la plupart des journaux est brisé »

Mais d’abord le constat : baisse de la diffusion payée, écroulement du chiffre d’affaires publicitaire, effondrement du marché des petites annonces, concurrence des gratuits, augmentation des coûts de fabrication, du prix du papier, du prix des matières premières et des frais de distribution, faible nombre des points de vente, désintérêt croissant des jeunes lecteurs et des moins jeunes pour la chose imprimée, comme l’écrit Bernard Poulet « tout s’additionne pour démontrer que le modèle économique de la plupart des journaux est brisé » Continue reading

David Pujadas: « C’est le suivisme qui mine l’information »

 pujadas  »Pendant longtemps, les journalistes, surtout dans l’audiovisuel, se sont retranchés dans une forteresse. (…) Il fallait entretenir le mythe d’un univers infaillible. Rester entre nous. Ne pas rendre de comptes. » David Pujadas, dans « Vous subissez des pressions? », entend tourner le dos à ces pratiques d’un autre âge et ouvrir grand les coulisses du 20 heures. 

Le journalisme audiovisuel possède de grandes vertus et en premier lieu celle de la qualité didactique, qui parfois frôle le simplisme. David Pujadas n’en manque pas dans « Vous subissez des pressions? », mais il n’évite pas le dernier écueil, par exemple lorsqu’il nous raconte le menu de sa journée et son heure d’arrivée au travail…
Mais puisqu’il nous invite à entrer dans cette fabrique de l’information si particulière qu’est le 20 heures, l’un des derniers réels mass media, suivons notre guide. Et d’abord comment y choisit-on les informations? 

Le respect des basiques du journalisme

En théorie, les « indicateurs » qui guident le travail collectif (David Pujadas insiste tout au long du livre sur ce point), sont classiques : « La nouveauté, l’impact sur la vie de la collectivité ou sur l’idée qu’on s’en fait, le nombre de personnes concernées, l’effet miroir… » Pourquoi pas. Ce sont les basiques enseignés les tous premiers jours, dans les écoles de journalisme. Continue reading

Média-paranoïa : Candide au pays du journalisme

Tous deux sont issus des meilleures écoles, dont le CFJ. Tous deux ont accédé à d’importants postes de responsabilités, l’un à la tête de Libération, l’autre comme présentateur du 20h de France 2. Tous deux viennent d’écrire un livre, dont la caractéristique commune est  d’ignorer Internet et son impact sur l’univers médiatique. Première lecture: Média-paranoïa, par Laurent Joffrin. À suivre: « Vous subissez des pressions? », par David Pujadas.

Laurent Joffrin entend s’attaquer dès la première ligne de Média-paranoïa à ce « mal qui mine les démocraties modernes », la critique des médias, « mise en question légitime [qui] a souvent dégénéré depuis une dizaine d’années en rejet indistinct de l’ensemble des organes d’information, en défiance systématique à l’égard des télévisions, des radios, des journaux, en un credo complotiste et agressif, en une nouvelle forme de poujadisme sémiologique et branché, bref en média-paranoïa ».
Qui sont ces journalistes, universitaires et militants qui dénigrent le journalisme?
Bigre, un « rejet », un « complot », un « poujadisme »… Peut-être pourrait-on suivre Laurent Joffrin dans son analyse et dans sa volonté de « défendre le journalisme », s’il donnait quelques biscuits à son lecteur. Or, les rations sont maigrelettes.
En effet, alors que l’on pourrait s’attendre à une analyse fine, chiffrée et documentée expliquant pourquoi le journalisme souffre d’une « réprobation générale », l’auteur n’offre en retour que des généralités. Quant aux « rédacteurs d’articles réguliers de dénigrement de leur propre métier », aux « auteurs universitaires décidés à discréditer une profession concurrente, le journalisme », aux « militants qui usent de la critique des médias pour faire avancer leurs thèses », bref tous ceux qui alimenteraient la paranoïa, ils restent plongés dans un profond anonymat.
L’objectivité, un débat que l’on pensait dépassé
Entraîné dans sa défense et illustration du journalisme, Laurent Joffrin nous replonge dans des débats que l’on pensait dépassés comme celui sur l’objectivité. Par exemple, écrit-il, on peut critiquer, analyser le discours journalistique « à condition de ne pas faire prendre un compte-rendu honnête des événements pour un morceau d’idéologie pure, comme s’il n’y avait aucun critère de vérité possible, comme si la traduction candide et sans arrière-pensée du ‘morceau du réel‘ que constitue un événement était impossible. »
Or, ce type d’objectivité « candide et sans arrière-pensée » n’existe évidemment pas, car le journaliste est à un niveau à un autre toujours impliqué dans un événement, qu’il possède sa propre grille d’analyse et de décryptage, sa culture, etc. Sa prise de distance pour réelle qu’elle soit sera donc toujours relative.
Dans le même ordre d’idée, se contenter de relater les faits, de « coller les morceaux du réel », comme dit L. Joffrin, est insuffisant comme l’écrit si bien Ryszard Kapuscinski, dans Autoportrait d’un reporter : « En me préparant à écrire Imperium, j’ai relu tous les livres de nos anciens reporters [polonais]. À l’exception de quatre exactement (…) ils m’ont déçu, car ils ne proposent aucune analyse, aucune réflexion. Ils se contentent de décrire les événements : le garçon de café est sale, la voiture est tombée en panne. Pourtant, toute description factuelle engendre la réflexion. »
Deux propositions sur trois méritent discussion
Si l’on ne peut que saluer, la proposition de Laurent Joffrin de voir les journalistes prendre « eux-mêmes leurs affaires en main », deux des trois propositions qu’il avance à la fin de son ouvrage méritent discussion.
• La première, non contestable, est l’adjonction d’une Charte déontologique dans la convention collective, une proposition qui a été en quelque sorte « actée » par Nicolas Sarkozy le 23 janvier 2009, à la suite des États Généraux de la Presse Écrite, mais qui fait aussi partie des 14  propositions des Assises du Journalisme qui se sont tenues le 20 janvier 2009 à Paris
• La deuxième porte sur un « resserrement des critères d’attribution » des aides à la presse, pour en « exclure la presse de pure distraction ou très spécialisée ». La question avait été évoquée lors des États Généraux de la Presse Écrite (par le biais de taux de TVA différenciés) et la proposition écartée, car difficile à mettre en œuvre: comment définir la presse de pure distraction ou très spécialisée? Quels en seraient les critères précis, juridiques ? Et puis plus fondamentalement, cela signifierait qu’il existe une presse « noble », seule digne d’être aidée par l’argent public [ce qui soulève encore d'autres questions sur l'indépendance, etc.] et une presse « vulgaire », « commerciale ».
• La troisième porte sur l’idée d’étendre « les pouvoirs de la Commission de la Carte [CCIJP] en lui donnant un droit d’expression publique et (peut-être) un droit de sanction sur les manquements les plus criants ». Cette proposition est en net recul sur le consensus qui s’était dessiné lors des Assises du journalisme en faveur « d’une instance de médiation tripartite, comprenant des représentants du public ». Cette instance, un Conseil de Presse pour l’appeler par son nom, permettrait notamment que les conflits d’ordre déontologique ne se règlent plus au sein de la profession.
• Média-Paranoïa, par Laurent Joffrin, Paris, Seuil/Presses de Sciences Po, 2009, 132 pages, 14 euros.

Forums de discussion : « On essaie d’intéresser les journalistes, mais …

« Le constat est sans appel : les forums de discussion et plus largement l’interactivité n’arrivent pas à trouver leur place au sein des rédactions (…) J’ai pu constater un manque d’implication et un désintérêt criant de l’ensemble des membres des rédactions web et papier du Monde, de Libération et du Figaro à l’égard des forums ». Les conclusions de Sophie Falguères, dans son livre Presse quotidienne nationale et interactivité, sont rudes et devraient inviter à la réflexion tous les journalistes.


Sophie Falguères est sociologue. Elle a travaillé pendant trois ans, de septembre 2003 à septembre 2006, sur les forums de discussion associés aux sites des trois principaux quotidiens nationaux, Le Monde, Le Figaro et Libération. Presse quotidienne nationale et interactivité: trois journaux face à leur public, et la publication de ce travail de thèse.
Depuis la fin de l’enquête, de nouveaux espaces de prise de parole ont été créés
Certes, son constat est pour partie daté et il y a toujours le risque en regardant le miroir du passé de ne pas tenir compte des évolutions qui se sont produites. Deux ans et demi, ce n’est pas rien sur le web!
Sophie Falguères en convient, puisqu’elle a noté depuis la fin de son travail de terrain, un glissement du « forum au participatif » et l’apparition de « nouveaux espaces de prise de parole [qui] vont dans le sens d’un rapprochement, d’un échange entre les membres des journaux et les internautes ». Ce sont, par exemple, les chats et les blogs de journalistes, qui se comptent désormais par dizaines sur ces sites.
Il faut les distinguer d’autres outils, comme les espaces communautaires,  Mon Figaro et Libé+, lancé respectivement par Le Figaro et Libération, ou celui qu’offre Lemonde.fr à ses abonnés, qui sont dans la continuité des « forums » étudiés par S. Falguères.
La modération des forums se fait hors de la rédaction
Sans revenir sur le détail de l’enquête proprement dite [on en trouvera les grandes lignes présentées en 2007 sur le site de l'Observatoire des Médias], on ne peut qu’être saisi à la lecture par la profonde séparation qui existe entre les forums et les rédactions web et papier.
Cette séparation est d’abord physique, c’est-à-dire que la modération des forums se fait hors de la rédaction. C’est le cas au monde.fr où les modérateurs travaillent à leur domicile et ne sont pas salariés du site. « Cette rupture, écrit S. Falguères, met à distance les modérateurs du reste de la rédaction, en leur signifiant qu’ils ne sont que de simples exécutants et que leur travail de maintenance et de suivi des forums n’a rien à voir avec du journalisme. »
Un travail trop dégradant pour un individu possédant une carte de presse
À Libération, lorsque « le » journaliste chargé de modérer les forums, s’est lassé après 3 ans d’activité, personne n’ayant voulu prendre son relais [Sophie Falguères: un journaliste du papier, muté au service web a refusé de le seconder car il "jugeait ce travail trop dégradant pour un individu 'de 40 ans, père de famille, possédant une carte de presse et travaillant à Libération depuis plus de 10 ans' "], la modération a également été sous-traitée, tout comme elle l’est depuis le début au Figaro.
Cet coupure a pour conséquence d’éloigner les rédactions des forums. Stéphane Mazzorato, responsable des forums du Monde [cité par S. Falguères] explique: « Les gens de la rédaction du Monde.fr, les journalistes, éditeurs ne vont pas sur les forums, ne connaissent pas cet univers qui leur est totalement étranger… » Même constat désabusé fait par l’autre responsable, Michel Tatu:  » Avec la rédaction papier on est très éloigné, on essaie d’intéresser les journalistes mais cela ne marche pas. »
À Libération, le passage à la sous-traitance n’est pas anodin
L’étanchéité entre forums et rédaction mais aussi désintérêt de la part des rédactions sont semblable au Figaro et à Libération. Ces phénomènes étant encore accentués encore par le fait que la gestion soit gérée par un sous-traitant. Pour Libération, le passage à la sous-traitance n’est pas anodin, explique S. Falguères : « Les forums de discussion perdent [avec la sous-traitance] une des propositions fortes de leur contrat de participation: la volonté d’en faire une interface entre les libénautes et les membres du journal. »
Le hiatus qui se crée ainsi dans les trois sites observés est d’autant plus regrettable, que les forums sont particulièrement intéressants « en termes de compréhension, de fidélisation et d’extension d’un lectorat, de création de publics. »
Les journalistes cherchent leur légitimité en priorité auprès de leurs pairs et non du public
Comment expliquer ce désintérêt —voire cette hostilité— de la part des journalistes vis-à-vis des forums? Pour Sophie Falguères, c’est la persistance d’une situation déjà observée par Philippe Schlesinger* et Rémy Rieffel** : « Les responsables de rédaction et les journalistes qu’ils appartiennent à la presse écrite ou à la sphère télévisuelle, n’étaient guère disposés ‘à recevoir le feed-back des récepteurs’ ne considérant que comme un auxiliaire de légitimité, qu’ils cherchaient prioritairement auprès de leurs pairs. »
Bref, la parole des lecteurs apparaît comme un objet « indigne » et, pour qu’elle le soit vraiment, des stratégies de décrédibilisation sont engagées. Elles le sont d’autant plus facilement, que les forums se placent dans la continuité du « courrier des lecteurs » [le feed back des récepteurs], vis-à-vis duquel écrivait Rémy Rieffel (en 1984), le jugement des journalistes est « globalement négatif ».
Des stratégies pour décrédibiliser la parole des lecteurs
Pendant ses 2 mois de présence à Libération, Sophie Falguères constate: « Les journalistes et leurs responsables ne manquent pas de relever la qualité médiocre et le caractère inintéressant des contributions reçues [des internautes]. » Cette question de la qualité, centrale pour décrédibiliser la parole des lecteurs, se double [pour les journalistes] d’une méconnaissance de l’Internet [l'information n'y est pas fiable, etc.].
Cette photo —noire— n’est pas figée. La recherche d’une meilleure interactivité entre les journalistes et leur public est engagée par les trois journaux (et sites) visés par cette étude. Elle est partie intégrante du projet éditorial du Post, de Rue89 (porté par d’anciens journalistes de Libération, qui avaient perçu l’importance de cette interactivité) et s’est développée sur 20mn.fr notamment et le sera sans doute sur Slate.fr, si l’on en croit les professions de foi de ses responsables.
L’interactivité, un moyen pour les journalistes de se re-légitimer ?
Mais ici, Sophie Falguères s’interroge: les responsables des sites participatifs ne cessent de rappeler qu’ils ne demandent pas aux internautes de devenir journalistes, que ce métier a des règles, nécessite des compétences et une formation. Avec un tel discours, quel sens à le recours à la participation des internautes, au développement de projets participatifs et coopératifs entre professionnels et amateurs de l’information ?
Sophie Falguères y voit « un moyen pour les journalistes de chercher à se re-légitimer, de montrer qu’ils sont indispensables et de redéfinir les frontières de leur profession. »
Notes
* Philippe Schlesinger, le chaînon manquant. « Le professionnalisme et le public », in
Paul Béaud, Pascal Flichy, Dominique Pasquier, Louis Quéré (dir.), Sociologie de la Communication, CNET Paris, 1997.
** Rémy Rieffel, L’élite des journalistes. Les hérauts de l’information, PUF, Paris 1984.
• Presse quotidienne nationale et interactivité ; trois journaux face à leurs publics, par Sophie Falguères, Presses Universitaires Blaise Pascal, 335 pages, 30 euros.