La presse quotidienne nationale en débat

Les dirigeants des principaux titres de la presse quotidienne nationale (PQN) étaient réunis ce vendredi matin, 8 février 2013, pour débattre de leurs difficultés, mais aussi et surtout de leur projets. Déclinaison des titres sur les tablettes, place de la publicité, érection de paywalls, accord avec Google… tout cela résumé en suivant #IlovePQN et grâce à Storify. Continue reading

La Monde Académie et Joseph Pulitzer

La Monde Académie est sur les rails. Le 15 juillet les candidats devront avoir déposé leur CV-vidéo pour espérer faire partie des 68 élus qui participeront à cette aventure d’un an. Une initiative révélatrice de la volonté et de la capacité du Monde à se remettre en cause, mais qui ne peut qu’interroger les écoles et centres de formation au journalisme sur la pertinence de leur modèle.

Visuel Le Monde AcademieLe groupe Le Monde a lancé la Monde Académie. A priori, le principe est séduisant : 68 jeunes, âgés de 18 à 25, sont sélectionnés sans qu’aucun critère discriminant ne soit posé à l’entrée. Pas de critère de nationalité, il suffit d’avoir le droit de travailler en France [sans-papiers s'abstenir], pas de critère de diplôme et en particulier de diplôme de journaliste, etc. Un dispositif très ouvert, donc. Au terme d’une année de participation à cette académie, trois de ces jeunes bénéficieront d’un contrat de travail au Monde. Avec ce dispositif, expliquent les deux porteurs du projet, la grand reporter Florence Aubenas et le directeur adjoint de la rédaction, Serge Michel, il s’agit de sortir des sentiers battus pour recruter de nouveaux talents.

Nous verrons comment cette opération vivra, mais celle-ci, comme toute opération de communication [ç'en est une] traduit une analyse de l’évolution à venir des médias et envoie plusieurs signaux concernant le futur du journal [compris comme un ensemble:  papier+site web+apps. pour smartphones et tablettes + déclinaisons et relais sur les réseaux sociaux de Twitter à Dailymotion]. L’un des signes —sans doute inconscient— de l’importance que Le Monde attache à ce projet est dans l’intitulé du Google doc qui contient le règlement, titré rien moins que « règlement A 380″ [copie d'écran ci-dessous] Continue reading

L’information « papier » est hors de prix

Rendre de nouveau l’information payante sur le web, c’est le rêve de tous les éditeurs. Mais des études récentes, et le résultat d’expérimentations comme celle du Times montrent qu’il y a loin de ce rêve à la réalité. La France, est aussi un terrain d’expérimentation dans ce domaine. L’occasion d’examiner les offres payantes existantes en France —quelles soient papier, papier et web et web seul— et leur attractivité, en adoptant le point de vue d’un simple consommateur d’information. Donc, un post en deux temps: d’abord un état des lieux et ensuite un comparatif des offres payantes existantes en France [pour des raisons pratiques, je me suis limité aux quotidiens nationaux], c’est-à-dire pratiquement tous les sites des quotidiens d’information.

L’idée de ce post m’est venue à la lecture de plusieurs informations distinctes: le constat que de plus en plus de sites français proposait des offres payantes; les résultats d’un sondage du Pew Research, un institut de recherche américain, qui montre que 65% des internautes américains ont déjà payé pour du contenu online; la publication des résultats du Media and Entertainment Barometer britannique qui montre que seul 2% des internautes seraient prêts à payer pour de l’information, les résultas controversés de l’instauration d’un mur payant « étanche » par le Times de Ruport Murdoch (et aussi celui de News of the World du même Murdoch) et en France la création prochaine d’un « kiosque numérique » auquel participeront les principaux quotidiens nationaux, à l’exception du Monde, et de trois news magazine (L’Express, Le Point et le Nouvel Observateur). Il faut ajouter à cela les résultats décevants de téléchargement d’applications sur l’iPad relevés en fin d’année 2010, et la longue grève des ouvriers du Livre, liée à la restructuration de SPPS, une filiale de Presstalis, qui a fait vaciller un peu plus le réseau de distribution de la presse écrite en France.

Toutes ont un rapport entre elles: l’affaiblissement de la presse papier minée en France notamment par un réseau de distribution de plus en plus mité, le fait que l’iPad (et les tablettes) qui était vue comme l’une des bouées de secours de la presse notamment magazine, l’érection de murs payants pour faire payer les contenus et faire oublier ce « péché originel » que fut l’instauration de la gratuité des sites de presse.

1. Le payant sur le web, un chemin semé d’embûches

Mais détaillons un peu:

L’enquête du Pew Research Center [lire ici, le Pdf] montre effectivement que 65% des internautes américains ont déjà acheté du contenu payant sur Internet que ce soit pour avoir accès à un site payant ou à sa partie payante [Premium], télécharger ou contenu, ou encore utiliser la fonction de streaming. Ce pourcentage correspond grosso modo au nombre d’internautes de ce pays ayant accès à l’ADSL. Concernant l’information, le niveau de consommation est faible, puisque seuls 18% des internautes américains disent avoir payé. Le rapport ne distingue d’ailleurs pas entre l’information « news », « magazine » et l’accès aux sites payants. Les diplômés [college graduates] et ceux disposant d’un revenu supérieur à 75.000$ par an [56.000€], sont les plus importants consommateurs d’information payante. Continue reading

Dénouer l’écheveau des liens

Pourquoi met-on des liens dans les articles? Si l’on en croit Nicholas Carr, leur seul présence gêne la lecture, voir  empêche la compréhension des textes. Pire, c’est à cause d’eux que les sites perdraient ces internautes « qu’ils ont eu tant de mal à faire venir ». Perte de sens et perte de visiteurs cela fait beaucoup. Mais au fait, y-t-il des règles? Quelles sont celles qu’appliquent les sites français et étranger? Bref, la question mérite que l’on s’y arrête.

Ce post, bien que je n’y évoque pas l’importance que jouent liens dans le référencement est déjà (trop) long. J’ai donc ressuscité la vieille technique des « ancres » (en fait des liens), ce qui permet au lecteur d’aller directement à la partie du texte qui l’intéresse. Il suffit de cliquer sur les liens du sommaire ci-dessous [contrainte technique que je n'ai pas résolue, il faut d'abord cliquer sur "continued", pur que ça marche):

  1. Le constat: les liens font partie de la pratique courante des sites d'information français
  2. Ne pas faire de liens externes, une technique "très vieux jeu"
  3. Les liens part intégrante de l'écriture
  4. Quelles règles pour les liens ?
  5. Les liens gênent-ils la lecture ?
  6. Les liens documentaires: les exemples du New York Times, de la BBC et du Huffington Post
  7. Rappel: Le web est fondé sur le lien hypertexte

1. Le constat: les liens font partie de la pratique courante des sites d'information français

En premier lieu, donc le constat. Un rapide tour de quelques sites français est révélatrice de plusieurs tendances:

  • les liens sont une pratique courante. Seule site de quotidien national à ne pas être entré dans le bain, L'Équipe.fr
  • Il n'y a pas de politique commune, chaque site applique ses propres règles.
  • La plupart des sites jouent le jeu du linkageet renvoient sur des sites extérieurs, y compris concurrents. Mais à ce jeu, trois sites se distinguent réellement: Rue89, Slate.fr et L'Express.fr.
  • la très grande majorité des liens renvoie vers l'intérieur des sites, et en particulier les liens documentaires [c'est-à-dire ceux qui sont placés en hors-texte].
    • Sur le plan éditorial, cela permet de constituer des dossiers à moindre frais: par exemple sur le suivi d’un procès, le « dossier » reprendra les articles publiés antérieurement sur le sujet.
    • Le fait que le nombre de liens internes soit supérieur, dans la totalité des cas, au nombre de liens externes traduit le fait que les sites français ont pour priorité de conserver le plus longtemps possible leurs internautes-visiteurs, et cherchent grâce au système de « dossier », mais aussi avec les liens inclus dans le texte à leur construire un parcours interne.
    • Cela améliore le référencement
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Forums de discussion : « On essaie d’intéresser les journalistes, mais …

« Le constat est sans appel : les forums de discussion et plus largement l’interactivité n’arrivent pas à trouver leur place au sein des rédactions (…) J’ai pu constater un manque d’implication et un désintérêt criant de l’ensemble des membres des rédactions web et papier du Monde, de Libération et du Figaro à l’égard des forums ». Les conclusions de Sophie Falguères, dans son livre Presse quotidienne nationale et interactivité, sont rudes et devraient inviter à la réflexion tous les journalistes.


Sophie Falguères est sociologue. Elle a travaillé pendant trois ans, de septembre 2003 à septembre 2006, sur les forums de discussion associés aux sites des trois principaux quotidiens nationaux, Le Monde, Le Figaro et Libération. Presse quotidienne nationale et interactivité: trois journaux face à leur public, et la publication de ce travail de thèse.
Depuis la fin de l’enquête, de nouveaux espaces de prise de parole ont été créés
Certes, son constat est pour partie daté et il y a toujours le risque en regardant le miroir du passé de ne pas tenir compte des évolutions qui se sont produites. Deux ans et demi, ce n’est pas rien sur le web!
Sophie Falguères en convient, puisqu’elle a noté depuis la fin de son travail de terrain, un glissement du « forum au participatif » et l’apparition de « nouveaux espaces de prise de parole [qui] vont dans le sens d’un rapprochement, d’un échange entre les membres des journaux et les internautes ». Ce sont, par exemple, les chats et les blogs de journalistes, qui se comptent désormais par dizaines sur ces sites.
Il faut les distinguer d’autres outils, comme les espaces communautaires,  Mon Figaro et Libé+, lancé respectivement par Le Figaro et Libération, ou celui qu’offre Lemonde.fr à ses abonnés, qui sont dans la continuité des « forums » étudiés par S. Falguères.
La modération des forums se fait hors de la rédaction
Sans revenir sur le détail de l’enquête proprement dite [on en trouvera les grandes lignes présentées en 2007 sur le site de l'Observatoire des Médias], on ne peut qu’être saisi à la lecture par la profonde séparation qui existe entre les forums et les rédactions web et papier.
Cette séparation est d’abord physique, c’est-à-dire que la modération des forums se fait hors de la rédaction. C’est le cas au monde.fr où les modérateurs travaillent à leur domicile et ne sont pas salariés du site. « Cette rupture, écrit S. Falguères, met à distance les modérateurs du reste de la rédaction, en leur signifiant qu’ils ne sont que de simples exécutants et que leur travail de maintenance et de suivi des forums n’a rien à voir avec du journalisme. »
Un travail trop dégradant pour un individu possédant une carte de presse
À Libération, lorsque « le » journaliste chargé de modérer les forums, s’est lassé après 3 ans d’activité, personne n’ayant voulu prendre son relais [Sophie Falguères: un journaliste du papier, muté au service web a refusé de le seconder car il "jugeait ce travail trop dégradant pour un individu 'de 40 ans, père de famille, possédant une carte de presse et travaillant à Libération depuis plus de 10 ans' "], la modération a également été sous-traitée, tout comme elle l’est depuis le début au Figaro.
Cet coupure a pour conséquence d’éloigner les rédactions des forums. Stéphane Mazzorato, responsable des forums du Monde [cité par S. Falguères] explique: « Les gens de la rédaction du Monde.fr, les journalistes, éditeurs ne vont pas sur les forums, ne connaissent pas cet univers qui leur est totalement étranger… » Même constat désabusé fait par l’autre responsable, Michel Tatu:  » Avec la rédaction papier on est très éloigné, on essaie d’intéresser les journalistes mais cela ne marche pas. »
À Libération, le passage à la sous-traitance n’est pas anodin
L’étanchéité entre forums et rédaction mais aussi désintérêt de la part des rédactions sont semblable au Figaro et à Libération. Ces phénomènes étant encore accentués encore par le fait que la gestion soit gérée par un sous-traitant. Pour Libération, le passage à la sous-traitance n’est pas anodin, explique S. Falguères : « Les forums de discussion perdent [avec la sous-traitance] une des propositions fortes de leur contrat de participation: la volonté d’en faire une interface entre les libénautes et les membres du journal. »
Le hiatus qui se crée ainsi dans les trois sites observés est d’autant plus regrettable, que les forums sont particulièrement intéressants « en termes de compréhension, de fidélisation et d’extension d’un lectorat, de création de publics. »
Les journalistes cherchent leur légitimité en priorité auprès de leurs pairs et non du public
Comment expliquer ce désintérêt —voire cette hostilité— de la part des journalistes vis-à-vis des forums? Pour Sophie Falguères, c’est la persistance d’une situation déjà observée par Philippe Schlesinger* et Rémy Rieffel** : « Les responsables de rédaction et les journalistes qu’ils appartiennent à la presse écrite ou à la sphère télévisuelle, n’étaient guère disposés ‘à recevoir le feed-back des récepteurs’ ne considérant que comme un auxiliaire de légitimité, qu’ils cherchaient prioritairement auprès de leurs pairs. »
Bref, la parole des lecteurs apparaît comme un objet « indigne » et, pour qu’elle le soit vraiment, des stratégies de décrédibilisation sont engagées. Elles le sont d’autant plus facilement, que les forums se placent dans la continuité du « courrier des lecteurs » [le feed back des récepteurs], vis-à-vis duquel écrivait Rémy Rieffel (en 1984), le jugement des journalistes est « globalement négatif ».
Des stratégies pour décrédibiliser la parole des lecteurs
Pendant ses 2 mois de présence à Libération, Sophie Falguères constate: « Les journalistes et leurs responsables ne manquent pas de relever la qualité médiocre et le caractère inintéressant des contributions reçues [des internautes]. » Cette question de la qualité, centrale pour décrédibiliser la parole des lecteurs, se double [pour les journalistes] d’une méconnaissance de l’Internet [l'information n'y est pas fiable, etc.].
Cette photo —noire— n’est pas figée. La recherche d’une meilleure interactivité entre les journalistes et leur public est engagée par les trois journaux (et sites) visés par cette étude. Elle est partie intégrante du projet éditorial du Post, de Rue89 (porté par d’anciens journalistes de Libération, qui avaient perçu l’importance de cette interactivité) et s’est développée sur 20mn.fr notamment et le sera sans doute sur Slate.fr, si l’on en croit les professions de foi de ses responsables.
L’interactivité, un moyen pour les journalistes de se re-légitimer ?
Mais ici, Sophie Falguères s’interroge: les responsables des sites participatifs ne cessent de rappeler qu’ils ne demandent pas aux internautes de devenir journalistes, que ce métier a des règles, nécessite des compétences et une formation. Avec un tel discours, quel sens à le recours à la participation des internautes, au développement de projets participatifs et coopératifs entre professionnels et amateurs de l’information ?
Sophie Falguères y voit « un moyen pour les journalistes de chercher à se re-légitimer, de montrer qu’ils sont indispensables et de redéfinir les frontières de leur profession. »
Notes
* Philippe Schlesinger, le chaînon manquant. « Le professionnalisme et le public », in
Paul Béaud, Pascal Flichy, Dominique Pasquier, Louis Quéré (dir.), Sociologie de la Communication, CNET Paris, 1997.
** Rémy Rieffel, L’élite des journalistes. Les hérauts de l’information, PUF, Paris 1984.
• Presse quotidienne nationale et interactivité ; trois journaux face à leurs publics, par Sophie Falguères, Presses Universitaires Blaise Pascal, 335 pages, 30 euros.