Deadline. Rarement sans doute, ce terme technique —bouclage en bon français— n’aura sonné aussi sinistrement juste pour les journalistes présents à Haïti dans les jours qui ont suivi le séisme. Des conditions de travail extrêmement difficiles sur le plan matériel, mais aussi personnel et professionnel. L’occasion de réfléchir à l’information, à son mode de fonctionnement et à sa déontologie.
Et d’abord ce fait, lié à une loi d’airain du journalisme, qui s’appelle la loi de proximité géographique. Jean-Luc Martin-Lagardette la résume ainsi dans son Guide de l’écriture journalistique [La Découverte, 5 édition, page 31] :
« Plus l’événement est géographiquement proche, plus il prend d’importance. Un mort dans votre domicile, même s’il vous est indifférent, a infiniment plus d’impact que deux morts dans votre rue, trois morts dans la commune avoisinante, cinq dans la capitale, cinquante à l’autre bout du monde. Un petit tremblement de terre survenu sur le territoire français nous bouleversera plus qu’un séisme majeur à l’autre bout du monde »
Il n’est donc pas étonnant que Haïti n’ait fait la une de l’actualité, qu’à l’occasion de catastrophes. Ce fut le cas en 2008, lorsque toute une série de cyclones (Hanna, Ike) et de tempêtes tropicales dévastèrent l’île faisant plusieurs centaines de morts et des dizaines de milliers de sans abris. [Une page de Wikipedia recense toutes les catastrophes, qui ont touché le pays. Si l'on veut aller plus loin lire Haïti The Undercoverded Country, sur le site de la CJR]
Le 12 janvier, Haïti, pays oublié, se retrouve donc encore une fois à la une de l’actualité. Cette fois, c’est un séisme qui a ravagé le pays, les morts se comptent par dizaines de milliers [112.000 selon un décompte des autorités haïtiennes, publié le 23 janvier]…
Conséquence, cette île -et ses habitants- ne semble pas échapper pas à une forme de malédiction, mais c’est une forme de prophétie autoréalisatrice, puisqu’elle n’attire l’attention des médias qu’à travers des événements tragiques.
Il faut couvrir l’événement, avec immédiatement un vrai casse-tête logistique: les infrastructures ayant été détruites, le pays est isolé. Il n’y a, indique la Columbia Journalist Review, que les trois journalistes travaillant chacun pour une des 3 trois grandes agences internationales, Associated Press, Reuters et l’AFP. [une remarque désagréable: la CJR distingue le journaliste "étranger", le correspondant d'Associated Press, de ses deux confrères qui sont d'origine haïtienne. Pourquoi ce distinguo, et que sont devenus les journalistes haïtiens?]
« C’est incroyable ce que notre métier a changé »
Il s’avère qu’à trois, dans des conditions d’apocalypse, ils ne pourront pas « couvrir », tout ce qui se passe. Les grands médias utiliseront alors tous les moyens possibles, le temps que leurs envoyés spéciaux arrivent.

L'une des premières photos diffusée via Twitter et reprise par Associated Press (Photo Carel Pedre - AP/Twitter)
Dans un premier temps, ils auront recours aux réseaux sociaux, Facebook et Twitter, notamment, qu’alimentent des particuliers mais aussi l’animateur d’une radio locale Carel Pedre [son Twitter ici]. L’une de ses photos [envoyée via Twitter] sera l’une des premières diffusées par Associated Press (ci-contre). Ce dernier, raconte la journaliste canadienne Émilie Côté, donnera 18 heures d’interviews non stop aux grands médias.
« Nous avons obtenu nos premières images via Facebook, explique au Los Angeles Times Tonny Maddox de CNN International. C’est incroyable ce que notre métier a changé. Même dans un pays autant en difficulté que Haïti, les gens ont été capables de faire… entendre leur voix. »
De vieux loups de mer se précipitent sur YouTube pour y pêcher des poissons en plastique
Mais problème, dans ces périodes où l’information est difficilement accessible, où il n’y a pas de vidéo disponible faute d’équipe de tournage sur place, les rédactions doivent redoubler de prudence. Or, certains médias (France 3, BFMTV, mais aussi CNN) vont diffuser une courte séquence initulée « Ambassade France à Haïti pendant le tremblement de terre« , qui s’avérera être une vidéo tournée pendant un autre séisme en… Californie.
La séquence vidéo incriminée
Éric Scherer sur son blog raconte parfaitement comment il a découvert la supercherie et surtout comment cette erreur de débutant aurait pu être évitée avec un minimum de bon sens et surtout de formation:
« Ce cafouillage pouvait-il être évité? Oui. Pour des questions de bon sens. Mais aussi parce que d’autres journalistes, plus à l’aise avec le web, ont flairé la supercherie. Tout comme certains internautes, qui ont repéré et capturé l’erreur des chaînes en direct.
Les journalistes manquent de formation. A la vidéo en ligne. Au web 2.0. Maîtrisent mal Google. Je n’écris pas ces mots uniquement parce que je suis également formateur (re-séquence honnêteté). Mais je vois trop de rédacteurs, vieux loups de mer, dénigrant ‘l’Internet’ avant de se précipiter sur YouTube pour y pêcher des poissons en plastique. »
Mais dès le mercredi matin, des dizaines de journalistes affluent. Comment? Grégoire Fleurot sur Slate.fr l’explique: l’un voyagera dans l’avion du Quai d’Orsay, les Américains avec l’armée (une cinquantaine auraient été acheminés ainsi), d’autres par la route, via la République Dominicaine. Avec une question: n’ont-ils pas pris la place des secouristes, qui auraient été plus utiles, surtout dans les premiers temps? Ce n’est sans doute pas le cas, (il y a toujours des exceptions), car les journalistes ont en fait occupé des sièges restés libres, comme le raconte Nina Shen Rastogi.
Et puis certaines chaînes de télévision, notamment américaines, déploieront d’importants moyens (location d’hélicoptères, par exemple) pour que leur « petite armée » puisse rejoindre Port au Prince. L’expression est du président de NBC, Steve Capus, mais correspond à une réalité, puisque ce type de chaîne n’hésite pas à envoyer des équipes d’une cinquantaine de personnes pour couvrir ce type de drame. « Lorsqu’il y a de grands événements, explique Bill Felling, rédacteur en chef à CBS, vous avez l’obligation de les couvrir au maximum de vos capacités ».
Y-a-t-il eu trop de journalistes? La polémique est curieuse. Se demande-t-on s’il y a trop de journalistes pour couvrir l’élection de Miss France ou le congrès du PS? Il s’agit de rendre compte dans tous ses aspects d’une catastrophe qui touche un pays dans son entier, et ce pour les publics-citoyens du monde entier. Confier la couverture de ce genre d’événement à un pool restreint de journalistes, empêcherait un traitement différencié de l’information. La manière de traiter l’information par CNN intéresserait-elle le public français ou allemand, par exemple, et inversement si le pool était confié à des journalistes européens, leur mode de traitement intéresserait-il le public américain ou canadien? Rentrer dans cette logique revient à poser des questions insolubles [lire l'article du journal canadien Le Devoir, où ce sujet est abordé].
« Rien ne pouvait me préparer à ce que j’ai vécu en Haïti »
Une fois sur place, il faut travailler. Les conditions sont extraordinairement éprouvantes. Jean-Claude Delaloye, de La Tribune de Génève raconte:
« En treize ans de journalisme, j’en ai vu des horreurs, des pays en crise et de la détresse. Rien ne pouvait pourtant me préparer à ce que j’ai vécu en Haïti. Je n’avais jamais pleuré pendant une interview, mais la vision de Shandley André, 13 ans, sur son lit dans la cour de l’hôpital général de Port-au-Prince à quelques mètres des corps abandonnés dans la boue, a été trop forte. L’enfant souffrant de multiples fractures et en attente d’une greffe de peau sur le crâne ne pouvait même plus crier sa douleur. »
Il explique « ce malaise d’avoir du être spectateur alors qu’il aurait fallu être acteur. » Il ajoute: « En Haïti, il n’était toutefois pas possible de regarder sans rien faire. Des journalistes ont participé à des sauvetages de victimes, lu des histoires à des enfants blessés, étreint des rescapés, aidé des infirmiers. » [lire Sans Blessures apparentes de Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, qui était d'ailleurs à Haïti]
Ne vous mettez pas sur le devant de la scène!
Dans ces conditions, le fait que certains journalistes se soient mis sur le devant de la scène dans leur reportage crée un autre malaise . La Society of Professionnal Journalism américaine a lancé un appel solennel aux journalistes sur le terrain en Haïti, leur demandant de se contenter de raconter ce qu’ils voient, mais « de ne pas faire partie de l’histoire » [Report the story, don't become part of it]. Il est vrai que certains reportages sont assez étranges.
Le plus spectaculaire est sans doute celui d’un journaliste vedette de la télévision canadienne, Richard Latandresse, qui suit un camion transportant des cadavres et des débris jusqu’à une décharge en se mettant en scène. [lien ici, dans la vidéo, c'est son "deuxième topo"], mais le sujet de CNN, où l’on voit le « spécialiste médical » de la chaîne opérer une fillette et ensuite expliquer les raisons de son intervention, est tout aussi gênant. Qu’est-ce qui justifie ce besoin de faire des sujets où le journaliste est en vedette? [lire plus de détails ici]
L’anecdote pour faire oublier l’abomination
Mais au final quel a été le traitement médiatique d’Haïti? [Je suis obligé de parler au passé, car déjà les premiers grands reporters rentrent, et Haïti, va retourner d'ici quelques jours dans son trou d'ombre de l'information].
Denis Sieffert, dans Politis en trace les grands traits:
« Depuis huit jours, l’information télévisuelle qui nous vient d’Haïti est construite selon un modèle immuable : survol de Port-au-Prince, vue générale sur des amas de pierres et de tôles, sur des armatures métalliques tordues, des empilements de dalles brisées, d’où émergent parfois des restes humains ; et un peu plus loin, des alignements de cadavres jetés à la va-vite sur une chaussée défoncée. On va ensuite au-devant de secouristes (…) ; puis, on nous raconte une « belle » histoire, un « miracle », comme l’on dit, d’enfant ou de vieillard récupéré indemne, tout juste empoussiéré et égratigné. Images fugitives des derniers efforts des sauveteurs et manifestations de liesse au milieu du chaos. Images qui ont une fonction évidente, et tellement humaine, celle de nous rendre l’espoir face à une réalité désespérée, et de nous faire oublier par l’anecdote l’abomination collective du bilan au moment même où on l’énonce : cent mille, deux cent mille morts. »
Trois exemples: les sites du Figaro, d’Ouest France et de France 2
Les sites web des journaux ont conservé une trace de ces semaines terribles. Voici trois aperçus du mode de traitement qui a été retenu:
1 – Le figaro.fr consacre un dossier spécial à Haïti. S’il ne regroupe pas la totalité des articles, il en donne la tonalité. Quelles en sont les lignes forces?
Une attention particulière aux institutions (ONU, État français, Union Européenne), aux États-Unis (portrait des Clinton, par exemple) et aux polémiques franco-américaines, quelques articles sur les secours, en privilégiant l’apport des secours internationaux et en particulier français (par exemple, le portrait d’un pompier de la protection civile), des articles sur les dons (avec la mise en valeur de l’opération lancée par le Figaro magazine), et de très nombreux articles sur les enfants avec en particulier l’accent mis sur les orphelinats et le douloureux dossier des adoptions en France.
Et les Haïtiens? À l’exception d’une ancienne premier ministre, Michèle Pierre-Louis, ils n’ont pas réellement la parole. Pour faire court, ils ont été dessaisi de leur malheur.
2 – Côté Ouest France, le traitement est beaucoup plus multimédia, et plus centré sur les Haïtiens.
J’ai compté 8 reportages sur les conditions de vie et de survie des Haïtiens, et en particulier un reportage sur l’hôpital général de Port au Prince. Le journal porte aussi une attention particulière aux enfants (4 sujets) et en particulier à l’adoption. À Ouest France, visiblement le journalisme de terrain est privilégié sur l’institutionnel… mais c’est mieux si des gens de l’Ouest sont concernés. Par exemple, un article est consacré à une petite fille est retrouvée par « les pompiers de l’Ouest ».
3 – France2 consacre aussi une page à l’événement, « Spécial séisme en Haïti« .
Trois lignes forces se dégagent: visiblement les envoyés spéciaux se sont accrochés aux conditions de travail et de soins dans les hôpitaux montés par les secouristes français, et la rédaction s’est montrée très intéressée par les rapports entre les Haïtiens et… les Américains [rien sur les rapports entre Haïtiens et la France]. Ici aussi une attention particulière est portée aux enfants, et en particulier aux dossiers d’adoption. Mais ici également, tout comme au Figaro, les Haïtiens n’ont guère la parole. [Attention, le dossier ne reprend pas tous les sujets tournés par les équipes sur place]
Ce ne sont que trois exemples choisi arbitrairement et qui mériteraient d’être plus finement analysés, mais ils montrent à chaque fois un biais dans le traitement de l’information. Biais régionaliste dans le cas d’Ouest France [on retrouve la loi de proximité], biais institutionnel et politique pour Le Figaro et biais « humanitaire » dans le cas de France2 en ce sens que les équipes de tournage se sont accrochées aux humanitaires français.
[pour le questionnement sur le traitement "photographique de cette catastrophe, on peut se référer à un dossier spécial de Photo8, qui oppose bien la redondance de certaines images, avec des formes de reportage plus diversifiées]
Au centre de tout, les enfants

source - wikipedia commons
Au centre de tout cela il y a les enfants, auxquels l’ensemble des médias a accordé une place privilégiée. À cela, une première raison que l’on peut qualifier de « démographique ». Haïti est un pays jeune [pyramide des âges ci-contre], ou pratiquement un habitant sur deux à moins de 20 ans.
Une seconde raison tient au lobbying efficace qu’on su exercer les familles adoptantes, en France particulièrement.
Une troisième raison tient, au « journalisme de l’émotion ». Chacun est plus ému par le sauvetage d’un enfant que par celui d’un adulte ou d’un vieillard. Et il faut reconnaître que ce journalisme de l’émotion présente une qualité: celui de faire augmenter l’audience.
La quatrième raison, c’est le « journalisme de dons ». Dans un même élan [je ne le critique pas, ce mouvement est nécessaire dans la situation que connaît Haïti aujourd'hui], l’ensemble des médias ont souhaité soutenir et participer aux différentes opérations de soutien aux sinistrés. En cela, il rejoint le journalisme de l’émotion. Un visage d’enfant en détresse est plus « efficace » qu’un visage d’adulte.
Ce « journalisme de dons » pose toutefois une question: les médias vont-ils enquêter plus tard sur la destination des dons, d’opérations dont ils sont partenaires? Il y a ici une confusion des rôles qui peut-être gênante dans l’avenir.
Très intéressante note. Une petite correction : c’est Aurélien Viers (Citizenside) et non pas Eric Scherer (AFP) qui est l’auteur de la note qui décortique et démonte la pseudo vidéo du seïsme.
Par contre, j’ai un peu plus de mal à vous suivre sur les « biais » même si évidemment, je suis le premier à regretter l’absence de voix des Haïtiens dans les reportages.
Que Ouest-France privilégie les reportages sur les recours venus de l’Ouest et les témoignages d’expatriés de l’Ouest (plutôt que des témoignages de secours ou d’expatriés de l’Est) ne me choque absolument. Au contraire, il me semble que c’est bien là la vocation d’un journal régional.
Que le Figaro s’attache à l’institutionnel et aux enjeux diplomatiques ne me choque pas, le quotidien de droite ayant cette culture là et est d’ailleurs encore reconnu pour la qualité de ses pages internationales et de ces informations diplomatiques.
Pour moi, c’est moins les angles de traitement de l’évènement que la tonalité du traitement qui m’ont choqué : l’émotion, quand elle surjouée, dramatisée et mise en scène (et en creux l’absence d’explications de fond et mise en perspective).
Deux exemples m’ont profondément choqué comme journalistes, les deux par France 2.
- le désormais célèbre reportage sur le petit Jerry, « sauvé » par une équipe de France 2.
http://news.blog.lemonde.fr/2010/01/21/sauver-ou-filmer-faut-il-choisir/
- le « Mon oeil » de France 2 du 16 janvier (à partir de 0’54). Quelque chose de malsain dans la mise en scène, tout cela pour quelques bonne formules.
http://13h15-le-samedi.france2.fr/index-fr.php?page=accueil&id_article=523 (à partir de 0.54)
@Jean, merci de ses précisions. Effectivement, dans sa note, Eric Scherer cite Aurélien Viers et je me fais un plaisir de rendre à César ce qui appartient à César. Merci aussi de signaler les deux exemples de France2, que j’ai recherché sans les retrouver. Ils sont également pour moi choquants. Pour ce qui est des « biais », il s’agissait surtout dans mon esprit de voir comment cette actualité avait été traitée par ces trois médias, et quelle « vision » ils avaient transmis de ce drame. Il est effectivement normal que Ouest France privilégie les reportages sur les gens de la région qu’il couvre (secouristes, etc.), mais cela crée un miroir déformant, et à ce petit jeu, on (le lecteur, l’internaute) risque de perdre toute vision d’ensemble (au fait, combien de secouristes sont intervenus et de combien de pays en Haïti?). C’est la question de la contextualisation. Mais ce qui me gêne le plus, c’est que l’on entre insidieusement dans une forme d’hagiographie (« les secouristes de l’Ouest sont des gens formidables ») qui relève plus de la communication que de l’information, car le journaliste abandonne toute prise de distance vis-à-vis de l’objet de son reportage. Il se crée une très grande proximité avec la source, qui rend difficile tout regard critique. Les reportages de France2 fonctionnent sur les mêmes ressorts, mais à l’échelle nationale (« les secouristes français sont des gens formidables »). Ce n’est pas une question facile à résoudre, loin de là.
Bon article. Mais la réflexion est déjà toute faite. Cette actualité nous montre bien que quand les pauvres sont en vie, on s’en fou, par contre quand ils meurent, on les prend en photo.
http://opinionsurrue.wordpress.com/2010/01/25/haiti-on-air/
« Et d’abord ce fait, lié à une loi d’airain du journalisme, qui s’appelle la loi de proximité géographique. »
Et culturelle et ethnique. On fera un reportage sur le sort de pauvres touristes européens qui se sont fait prendre avec de la drogue dans tel ou tel pays où le trafic est passible d’années de prison en de très mauvaises conditions (situation à laquelle une partie de la population peut s’identifier ou identifier ses enfants ou amis), mais on se fiche bien de massacres de centaines de personnes dans des heurts ethnico-religieux que nous percevons comme une fatalité répétitive.
@DM d’accord, c’est un vrai biais dans l’information. C’est une question, à ma connaissance, très peu explorée, et qui participe aussi au discrédit dont souffre la presse, puisqu’elle ne renvoie plus —ou plutôt— elle masque des pans entier de la réalité.
Merci pour cet article de qualité et pour le panorama qu’il nous offre. Je partage avec vous les différentes interrogations que vous soulevez ainsi que la confusion apparente qui règne autour de la figure journalistique.
La manière dont est traitée (pour ne pas dire créée) l’actualité par le milieu journalistique me pose problème. De fait, l’écart se creuse entre la logique engagée par les journalistes dépêchés sur le terrain et l’inexorable quête « d’authenticité ». Ces deux éléments posés rappellent étrangement le très à la mode principe de « transparence ». Or, quel problème se pose ? Celui de la sur-médiation, soit l’opposé exact du principe de transparence. Un peu à la manière du médecin, dont les codes (paroles, gestuelles) s’appuient encore sur l’imagerie populaire, le journaliste contrôle son sujet : il construit un cadre (paroles, gestuelles, cadrage, choix du montage,…) pour l’y faire entrer avec d’autant plus de panache. Cette mise en scène de l’information, somme toute ultra banalisée, nous place devant un phénomène d’accoutumance d’une information spectacle amené à être interrogé avec l’avènement du web 2.0.
Avec le web participatif, l’actualité est –en partie- non plus « construite » mais rapportée par ceux qui la vivent : à l’instar des haïtiens ou de la diaspora à la recherche de proches, les « breaking news » ne sont pas soumises à un cadre restrictif de modélisation de l’information. Celles-ci nous arrive directement, a priori sans retouche, et donc de manière plus ou moins adroite, au vue d’un schéma classique (je pense par exemple aux photos profils typés « vacances » des facebookiens lançant un appel de recherche…). Toujours est-il que là au moins ça marche : l’actualité colle au réel, avec ses maladresses, ses insuffisances, ses approches parcellaires, en bref, avec son empirisme propre. Et l’empathie est au rendez-vous : l’occasion est enfin donnée de s’ouvrir aux autres, de « souffrir avec » (n’est-ce pas là d’ailleurs l’origine étymologique de la sympathie ?), et d’évacuer la suspicion de voyeurisme, toujours planante lorsqu’il s’agit de photos ou de phrases « chocs » relayés par la voix des médias.
Puisque mes propos portent sur le rôle et l’impact du web participatif dans le rapport que nous entretenons avec les informations qui font (et défont) l’actualité, je ne voulais pas terminer ce commentaire sans vous renvoyer sur une réflexion analogue à la vôtre et titrée « Ne vous mettez pas sur le devant de la scène! ». Il s’agit du blog pub,communication & ethique-julielasne, et la note en question s’intitutile « Haïti – Des morts à la pelle jusqu’aux tractopelles ». Son Url est le suivant : http://julielasne.solidairesdumonde.org/archive/2010/01/20/haiti-face-a-tant-de-morts-n-en-oublie-t-on-pas-que-ce-sont.html A titre d’information, Solidaires du monde est une plateforme de blogs dédiée à l’aide et au développement sur internet. Cette initiative inédite offre la possibilité à des privés, des associations, ONG, etc. de s’investir, chacun à sa manière dans des projets solidaires. En somme, une façon pertinente de mettre l’information à profit du développement et de la solidarité !
@solidaire du monde La question que vous soulevez est très importante, puisqu’elle porte sur la manière dont l’information est construite et son traitement. Il est évident aujourd’hui, que les internautes (j’englobe dans ce terme, les blogueurs, les utilisateurs de réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, etc.) peuvent construire eux-mêmes leur information sans passer par ce qui était il y a peu encore un relais obligé, à savoir les médias. Il est tout aussi évident qu’il la construise de manière différente et d’ailleurs de nombreuses études montrent que la hiérarchie de l’information qu’ils adoptent n’est pas la même que celle des médias dominants. Sur le « traitement », il a été longtemps avancé que les internautes ne faisaient que du « commentaire » sur les informations publiées (via des sites notamment). Mais il est évident aujourd’hui —et votre commentaire ne fait que renforcer cet état de fait— que ceux-ci traitent (au sens journalistiques du terme) les informations et qu’ils le font de manière différente, ne serait-ce que parce qu’ils ne sont pas soumis à un certain nombre de contraintes auxquelles doivent obéir les journalistes professionnels. Les médias, il ne faut pas l’oublier, sont dans un univers fortement concurrentiel, qui se traduit dans l’audiovisuel en particulier par la pression de l’Audimat. Cela peut expliquer un certain nombre de dérives. Ces précisions apportés, il ne faut pas oublier que l’information ne se réduit pas seulement au « réel », quelque soit la qualité des témoignages qui sont apportés, mais exige aussi —pour quelle soit de la qualité— de la perspective et de la contextualisation. Là aussi, vous ne l’évoquez pas, les internautes avancent.
Haïti – Des morts à la pelle jusqu’aux tractopelles
http://lasnejulie.blog.lemonde.fr/
Bonjour,
Je remercie Solidaires du Monde pour nous avoir mutuellement relié dans notre réflexion qui va au-delà de : « information ou l’exhibition » mais pose aussi la question de la façon dont, nous, téléspectateurs, recevons ces images et leurs commentaires. On peut s’interroger sur l’impact sur notre sensibilité, sur notre regard en matière d’humanité et d’inhumanité, sur notre rapport à l’autre, à la mort et à la douleur. Du moins, c’est ce que j’ai tenté de faire dans mon blog, réflexion que j’avais déjà détaillée dans une thèse.
En conséquence, si le fait d’être soumis à de telles images d’actualités devait avoir des répercussions similaires aux jeux vidéos, utilisés par l’armée américaine pour « insensibiliser » et rendre « irréelle » ou ludique les situations de guerre et de morts, nous avons des soucis à nous faire quant à l’avenir sur terre.
Julie Lasne
Juste pour détendre un peu l’atmosphère sur un tel sujet : j’aime bien votre formulation, qui pourrait laisser entendre qu’il faut classer une élection de Miss France ou un congrès du PS dans la catégorie « catastrophe qui touche un pays dans son entier ».
Je vous remercie pour cet excellent article. Une remarque toutefois à propos de la « loi d’airain du journalisme » ou « loi de proximité géographique » citée au début. Elle est séduisante mais… me semble fausse (et fallacieuse). Elle fait varier la distance géographique (domicile, rue, commune voisine, capitale, territoire français, autre bout du monde), en gardant constant les personnes touchées (qui sont toutes définies par un même terme générique : « morts » ). Or ce qui est premier ce n’est pas la distance géographique, mais humaine. Peu importe la distance, si un de mes proches s’y trouve je suis concerné. Si un de mes proches est à Haïti au moment où se produit le séïsme alors je suis hyper-concerné, la distance importe peu.
De fait, il est en général exacte que plus la distance géographique croît, plus les (mal)chances d’avoir un proche sur place décroissent aussi : « Les gens que j’aime sont près de moi » est la la loi implicite. Elle n’est plus valable au temps de la mondialisation. Un exemple est le tsunamis indonésien où se trouvaient potentiellement de nombreuses victimes « non locales », touristes en vacances et staff permanent. Haïti c’est idem, la diaspora est telle que c’est un événement mondial. L’impact médiatique n’est pas uniquement fonction de la distance géographique mais de la distance tout court. Et celle-ci s’avère déjà plus complexe à définir. Cette « loi d’airain » du journalisme, à bien y réfléchir me semble déontologiquement limite…
@Narvic ce doit être mon inconscient
@Julie effectivement, l’utilisation sans discernement des images de charnier comme vous l’expliquez très clairement dans votre billet [sur votre blog et j'encourage tout le monde à le lire] conduit à une forme d’insensibilisation. En tout cas, certaines étaient franchement inhumaines
@Yoann oui la loi de « proximité géographique » telle que la décrit Jean-Luc Martin Lagardette est bien trop mécanique. Mais elle reste une réalité et je ne pense pas que l’on puisse lui substituer une loi de « proximité humaine ». Si je ne parle d’un événement lointain que parce que j’ai des proches (des Français, des Bretons, de la famille…) impliqués dans la catastrophe, cela mérite d’être interrogé. En effet, je ne m’intéresse pas la catastrophe d’Haïti et à ses suites en tant que telle, mais uniquement parce que des touristes sont pris dedans, des secouristes arrivent… Dit autrement, je ne m’intéresse pas au cœur de l’événement —le séisme et les Haïtiens— mais à sa périphérie. Par exemple, on évoque le chiffre astronomique de 250.000 morts. Mais j’ai lu bien peu d’articles, vu bien peu de reportages vidéos me parlant de ce que cela représentait pour le peuple haïtien, pour les familles haïtiennes. Ramené à l’échelle française, c’est comme si ce séisme avait provoqué 1,2 millions de morts! Or, nous avons été inondé de reportages sur tel ou tel secouriste [ils ont tous fait un travail formidable, je ne remets absolument pas cela en cause] au nom de la loi de proximité. C’est cela que je voulais dire. Je n’ai pas été assez clair.