Le journalisme-citoyen à la sauce Bild

La mini-caméra tient dans la paume de la main. Elle peut prendre des photos et des vidéos. Sa définition est correcte sans plus. Elle dispose de 2 Go de mémoire, ce qui n’est en rien extraordinaire. Son mode d’emploi est simplissime, car tout le monde doit pouvoir l’utiliser. Elle est vendue en Allemagne dans les magasins discount Lidl à un prix discount : 69,99 euros. Elle est siglée Bild. Avec elle, le grand quotidien populaire allemand (3,3 millions d’exemplaires) espère se doter d’une armée de « lecteurs-reporters ».

L’opération a été lancée le 3 décembre 2008, donc il est encore trop tôt pour en apprécier les résultats, mais déjà les premières vidéos sont en ligne sur 1414, la partie du site Bild.de dédiée aux lecteurs-reporters. Pour l’instant, il s’agit essentiellement de vidéos familiales où l’on voit un grand frère apprendre à un bébé à jouer au foot, des animaux domestiques, des visites au zoo… 

Les blogueurs professionnels du journal ont été mis à contribution pour promouvoir l’objet et la démarche, ce qui nous vaut quelques vidéos tristounes sur des soirées de présentation de mode. Bref, il n’y a pour l’instant pas de quoi casser 3 pattes à un canard. Mais nous sommes encore dans la phase de lancement.

Déjà des milliers de photos sont envoyées chaque jour au journal et au site
Pour Bild, le projet s’inscrit dans le prolongement d’un programme qui permet déjà aux lecteurs de télécharger ou d’envoyer par e-mail des milliers de photos par jour. Depuis 2006, 9000 ont été publiées dans le journal papier. 

Il s’agit donc de passer à la vitesse supérieure et le projet a été soigneusement étudié. On peut par exemple voir sur la vidéo ci-dessous Kay Diekmann, son rédacteur en chef s’entretenir avec Jeff Jarvis lors du sommet de Davos en janvier 2008, il y a presque une an. L’objet de la discussion? Les mini caméra, K. Diekmann expliquant que son journal travaille sur cette question depuis des mois, la clé étant dans la facilité d’emploi tant au niveau de la prise de vue que du téléchargement sur le site du journal. (La conversation est aussi retracée dans un post de Buzzmachine, le blog de J. Jarvis)
 

Un travail éditorial pour gérer les User Generated Content

Pour Bild, il s’agit bien de générer des User Generated Content (UGC), afin que désormais rien n’échappe au journal (et au site), dans une logique de média chaud. Actuellement, explique à Associated Press, Michael Paustian, un rédacteur en chef du journal, « nous ne pouvons pas tout couvrir ».

Mais cela ne signifie pas que Bild renonce à son travail éditorial, puisque chaque contribution sera « vue, relue et évaluée journalistiquement » en vue de publication soit sur le site, soit sur dans le journal papier.
Pour stimuler ses lecteurs-reporters, Bild a recours aux méthodes traditionnelles : une prime de 1000 euros sera versée au réalisateur de « la meilleure vidéo de la semaine » (sur une sélection de 25), tandis qu’un certain nombre (notamment celles dont une photo extraite de la vidéo à été publiée sur le papier) sont payées 500 euros. 
Des journalistes-citoyens ou des Volks-paparazzi ?
Cet ambitieux programme rentre tout à fait dans les canons du « journalisme citoyen ». La direction du quotidien a compris que le lecteur ne se contente plus de lire, mais qu’il veut participer. Mais problème, il s’agit de Bild, un journal qui traîne une réputation sulfureuse, en raison de son penchant pour le faits divers et le people, notamment.
Or voilà que ce journal lève une armée d’amateurs. Que feront-ils pour une poignée d’euros, ou pour la simple reconnaissance d’être publié ? Déjà, un vidéaste amateur a filmé ses voisins en train de bronzer nu sur la pelouse de leur immeuble [quelle idée?], et la scène est diffusée. Quand sera-t-il demain ? Certains n’hésitent pas déjà à parler de « Volks-paparizzi« , jeu de mots renvoyant aux heures les plus sombres qu’à connu l’Allemagne. D’ici quelques mois on devrait y voir plus clair, nous y reviendrons.
Pour aller plus loin

Interview-vidéo de Kay Diekmann sur le site Sevenload.com
(attention: l’interview proprement dite ne commence qu’à la 5e minute; elle est en allemand)
• Intéressante vidéo sur tagesschau.de le journal en ligne de la chaîne publique allemande ARD. Elle montre la genèse du projet, ses limites et ses dangers. (en allemand).

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4 thoughts on “Le journalisme-citoyen à la sauce Bild

  1. Merci pour cet article très intéressant. Il serait bien que les rédactions distribuent également ces caméras à ses journalistes pour les familiariser avec la vidéo. L’image du bild pose sans doute un problème, mais il faut faire attention à la peur du « tous-paprazzi ». Les témoins, qui tombent sur un événement par hasard, ne remplacent pas le travail d’un journaliste qui va sur le terrain pour un sujet, un angle précis. La comparaison avec les années noires de l’Allemagne (ou de la France, pour ce qui est de la délation) me semble un peu trop alarmiste…:)

  2. Je n’ai pas eu en main la caméra, mais la qualité ne semble pas extraordinaire au vu des vidéos publiées sur le site. Disons que la qualité est équivalente à celle d’un bon téléphone portable comme le Nokia N95, qu’utilise d’ailleurs certaines rédactions. Mais effectivement, il est nécessaire de familiariser les journalistes rédacteurs avec la vidéo. Quant à la comparaison avec les années noires de l’Allemagne (c’est une comparaison que font les Allemands), elle renvoie bien sûr à la période nazi, mais aussi à la période des années 1970, où le Bild voyait des « gauchistes » (on était alors en pleine confrontation avec la bande à Baader) et des « communistes » partout (la RDA était alors une réalité). Pour se replonger dans l’atmosphère de cette époque, il faut lire « L’Honneur perdu de Katharina Blum », un des chef d’œuvre de l’écrivain allemand Heinrich Böll.

  3. Merci pour le conseil de lecture, je vais le demander au père Noël :)

    Je ne sais pas si vous connaissez la Flip, qui a conquis très rapidement 13% du marché US, c’est LA caméra You tube, et la qualité est surprenante…

    Pour revenir aux années noires, faut-il vraiment considérer que nos concitoyens, qui disposeront (en gros) tous d’un caméraphone en 2009, vont se muter en dangereux paparazzi rapaces? Je ne le pense pas. Ne faut-il pas accompagner ce mouvement – je désire témoigner, faire partager ce que j’ai vu – pour un groupe de presse, plutôt que de voir ce témoignage non-édité, non-vérifié, se balader sur Flickr ou Dailymotion? N’est-ce pas aussi un moyen de nouer une relation plus interactive avec son lectorat (notamment les jeunes, qui n’achètent ni la PQR, ni la PQN), en leur laissant un espace?

  4. Bien sûr la Flip, je n’avais pas fait le rapprochement! Tout à fait d’accord, il est préférable que les témoignages soient édités, mais le problème dans le cas précis tient au Bild un journal souvent racoleur (par exemple, cette petite vidéo retrace un peu l’esprit du journal: http://tinyurl.com/56a6y3) Dernière précision Bild laisse la possibilité à ses « lecteurs-reporters » de diffuser aussi leurs vidéos et leurs photos via YouTube et Flickr.

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